HISTOIRE: Jacob BALDÉ, un poète ensisheimois engagé

Jacob BALDEGoethe dira de lui, dans ses correspondances : «  ton poète ressemble à l’ananas : il réunit en lui la saveur de tous les autres fruits, sans cesser, chaque fois qu’on le relit, d’être lui-même ».

(re-)Découvrez Jacob BALDÉ contextualisé dans son époque juqu'à son actualité contemporaine.

 

Né à Ensisheim, Jacob BLADE s'est éteint à Neuburg an der Donau. Le parcours de cet humaniste a été l'élément fondateur du jumelage de notre ROTARY CLUB d'Ensisheim avec le ROTARY CLUB de Neuburg an der Danau.


Humanisme, Contre Réforme (15è et 16è) et Guerre de Trente ans (17è)

L’œuvre et la personnalité de Jacob BALDÉ s’inscrivent dans la continuité de l’esprit humaniste comme dans le contexte si particulier de la Contre Réforme et de la Guerre de Trente ans.

L’humanisme

Jean-Claude Margolin, spécialiste de l’humanisme, le décrit comme un « mouvement intellectuel et culturel caractéristique de la Renaissance, qui a ouvert la voie à une transformation de la vision du monde, à un renouvellement des modes et des types de connaissance, à un élargissement des sources d’inspiration littéraire et artistique, à une refonte de la pédagogie, à une critique libératrice des traditions et des institutions, à une image nouvelle de l’homme ».
L’humanisme se traduit principalement par un retour aux Antiques et notamment à la connaissance des écrivains Antiques, à la connaissance de la langue latine et grecque, à la lecture des auteurs dans le texte.
Le contexte social, politique et religieux du début du 15è siècle est favorable à l’implantation de cette nouvelle manière de penser. Le clergé, puissant, est caractérisé par de nombreux abus : vie mondaine, politique, mœurs non dogmatiques (concubins), peu d’intérêt pour la religion mais surtout pour les bénéfices.
Les humanistes tentent de retrouver une ligne morale de conduite qu’ils vont nourrir aux sources. Ils soulèvent la critique et présentent d’autres manières de penser la foi.
Parallèlement, les laïcs vont, eux aussi, réagir mais violemment comme dans la cas de la Guerre des Paysans (1525) où les reproches adressés au monde religieux sont transposés dans le domaine social.
L’humanisme, c’est un peu la réaction philosophique, celle des penseurs, au désordre et aux abus qu’ils vont décrire et condamner pour stimuler le changement, l’initier et le soutenir, en théoriser les fondements et les nécessités.
Grâce à leur recherche, ils vont faire réémerger la connaissance de l’église primitive et de l’antiquité païenne sur laquelle ils vont appuyer leurs idées.
Cette démarche visait à recréditer la religion catholique mise à mal par la conduite de ses membres, à retrouver la voie d’une religion digne et pure, débarrasser des déviances décrites avec verve par les humanistes comme Sébastien Brant.

D’un point de vue religieux stricte, des essais de Contre Réforme avaient déjà eu lieu mais n’avaient pas été satisfaisants (conciles de Constance – 1414-1418 et de Bâle – 1431-1449).

Ils sont suivis par d’autres réactions :

  • Le clergé régulier tente une réforme « interne » comme les Dominicains de Colmar ou encore les écoles latines (création de Sélestat notamment, en 1452, d’Ensisheim, en 1551)
  • la Compagnie de Jésus, les jésuites, est instaurée par une bulle papale, avec Ignace de Loyola à sa tête, en 1540.
    L’ordre religieux est fondé sur l’instruction de la jeunesse, la prédication et l’administration des Sacrements.

La Réforme prêchée par Luther s’installera néanmoins et le protestantisme naîtra de ces conflits intestins, malgré les combats des humanistes pour préserver l’unité du monde chrétien. On date de 1517 le triomphe de la Réforme par Martin Luther, détracteur de l’église catholique romaine et de ses pratiques, fondateur du protestantisme.

Guerre de Trente ans

Autre événement majeur autour de la vie de Jacques Baldé : la Guerre de Trente ans oppose les princes allemands protestants aux Habsbourg. Elle durera de 1618 à 1648 et ravagera l’Alsace de ses combats meurtriers, sanglants et dévastateurs.
D’après des chiffres de Beemelmans, la population d’Ensisheim passe de 300 à 160 bourgeois après la Guerre de Trente ans.
D’après Merklen, à la fin du 16è, Ensisheim était peuplée de 4 000 personnes tandis que selon lui, vers 1650, après la Guerre de Trente ans, la ville comprend encore environ 80 habitants.
En 1639, toujours selon, Merklen, il n’y aurait eu qu’une seule naissance à Ensisheim.

Contexte local plus spécifiquement

Ensisheim est capitale des pays dits de l’Autriche Antérieure ce qui témoigne de son importance, quand bien même c’est une petite ville. Elle exerce son autorité sur la Haute-Alsace et sur une partie de la rive droite du Rhin.

16è siècle : Ensisheim, capitale des Habsbourg et foyer de la Contre Réforme

De 1535 à 1545, on y construit le Palais de la Régence pour administrer les biens de la Maison d’Autriche et conforter la position d’Ensisheim comme capitale de l’Autriche Antérieure.
D’après Wilhelm Beemelmans, l’instruction publique était longtemps lamentable à Ensisheim. Un mandat impérial de 1544 et un règlement spécial de police de 1550 tentent de raviver les pratiques de la foi et de faire respecter le dogme dont la population semble se détacher.
Des règles régissent ainsi le blasphème, l’alcoolisme, l’adultère, la présence à la messe, le catéchisme…
Elles interdisent la danse …la musique…

En 1551, une école publique latine est créée (actuelle Maison centrale) pour pallier les défauts d’éducation et d’instruction, pour lutter contre la nouvelle doctrine et tenter d’enrayer le processus de la propagation de la Réforme par la Contre Réforme et l’amour divin revisité.
Cette école est imprégnée de la forte personnalité du Curé Jean Rasser. Elle devient un séminaire très célèbre à l’époque, et notamment par les pièces de théâtre écrites par le Curé Rasser et qui y sont jouées :

  • en 1573, par 97 élèves de Belfort, Strasbourg Lucerne et Constance : « Jeu chrétien sur l’éducation des enfants »,
  • en 1574, par 162 élèves : « Comédie du roi qui fit fête à son fils pour ses noces ».

Il ne s’agissait cependant que d’une école de garçons. Elle a été mise en place pour permettre aux fils de bourgeois d’être instruits dans la commune et de ne plus devoir en sortir pour trouver ailleurs une éducation que la ville ne dispensait pas.

En 1594 quand meurt le Curé Rasser, l’école perd son rayonnement quelques années, avant d’être reprise par les jésuites.

17è siècle

Baldé naît en 1604, dans ce contexte de Réforme active.
De 1607 à 1634, c’est Léopold de Habsbourg qui gouverne Ensisheim et l’Autriche Antérieure en tant qu’Archiduc.
Evêque de Strasbourg, il abandonne sa charge en 1626 pour épouser Claude de Médicis.
Plusieurs actions de la Contre Réforme à Ensisheim vont redonner sens à l’église romaine après l’action revitalisante de l’école de Jean Rasser (1551-1594) :

  • L’installation des capucins en 1603
  • l’arrivée des jésuites de Fribourg en 1614 et la reprise en main du séminaire d’Ensisheim (école de Jean Rasser) qui devient collège jésuites.
  • L’installation du couvent des Tiercelines (Sœurs réformés du Tiers Ordre de Saint-François) en 1620 parachève le travail de Contre Réforme assidu dans un climat de guerre qui s’ouvre avec la fameuse Guerre de Trente ans (1618-1648).

Nota : La Guerre de  Trente ans et la suite de l’histoire de la Cité d’Ensisheim sera l’objet d’une prochaine publication.

Jacob BALDÉ

C’est un héritier des humanistes et de la foi renouvelée, quand bien même la Réforme est consommée.
Sa génération est marquée par le souvenir des œuvres d’Erasme de Rotterdam (mort en 1536), de Sébastien Brant (mort en 1541), de Beatus Rhenanus (mort en 1547) de Shakespeare (mort en 1616)…
Ses contemporains sont Corneille, Molière ou Rubens.

Il est décrit comme « Poète, philosophe et visionnaire », « successeur des humanistes et dans les premiers  adeptes de l’extase mystique du Baroque ».

On le présente aussi comme le « Horace » allemand / le Homère allemand (Merklen) (relativement au fait qu’il écrit aussi des odes morales et politiques).
On parle aussi de lui comme du « Barde de Marie » / « chantre de Marie » pour les nombreuses odes qui lui a consacrées.
Goethe dira de lui, dans ses correspondances : «  ton poète ressemble à l’ananas : il réunit en lui la saveur de tous les autres fruits, sans cesser, chaque fois qu’on le relit, d’être lui-même ».
Enfin, on certains voient en lui le « Maître de l’éloquence », « Le Quitilien (directeur d’une école romaine de rhétorique, 1er siècle ap.J-C) des temps modernes », un « Poète baroque en habits latins ».

Dans la préface de ses œuvres complètes, il est nommé le « nourrisson » d’Ensisheim.

Données biographiques

Né le 4 janvier 1604 à Ensisheim, il meurt le 9 août 1668 à Neuburg sur le Danube.
Il est le fils de Hugues (Hugo) Balde de Giromagny,
greffier (administration autrichienne) du Tribunal à Ensisheim /
 secrétaire du Conseil de la Régence (mêmes charges )
et de Magdalena Wittenbach d’Ensisheim.

Jacob est baptisé le 4 janvier 1604 d’après les registres d’Etat civil de la ville.

En 1904, un buste à son effigie est placé dans une niche au-dessus de la porte d’entrée du Palais de la Régence, pour fêter le 300 è anniversaire de sa naissance dans la ville.

Il est d’abord envoyé à l’école à Belfort pour y apprendre le français (à l’âge de  9 ans).
Ensuite, il entre à l’école des jésuites d’Ensisheim (1618 – 1615 ?/1620), il a 11 ou 14 ans.
En 1621, la Guerre de Trente ans fait rage et le sud de l’Alsace est envahi et dévasté.
Il est scolarisé à l’académie de Molsheim où il apprend la logique et la physique (1620/1622).
En 1623, devant le conflit houleux de la Guerre de Trente ans, il part pour l’Université de Ingolstadt où il étudie la métaphysique.
Le 23 mai 1623, il est reçu Maître en philosophie (il a 19 ans !)
Il débute ensuite des études de droit.
Le 28 juin 1624, il sollicite son admission dans la Compagnie de Jésus et entre dans les ordres.
Il fait son noviciat à Landsberg sur le Lech (1624/1626).
Professeur de grammaire puis d’humanités au collège de Munich (1626/1628.
Il sera ensuite professeur de rhétorique à Innsbrück à partir d’octobre 1628 et poète officiel de la Cour.
Il fait des études de théologie à l’Université d’Ingolstadt (1630/1634).
Il est ordonné prêtre le 24 septembre 1633.
Professeur de rhétorique et auteur dramatique au collège d’Ingolstadt (1635/1637).
Il poursuit les mêmes fonctions à la cour de Munich où il est prédicateur, précepteur et où il devient historiographe (nommé par Maximilien 1er) : il est chargé de continuer l’Histoire de la Bavière.
Il est associé à la politique et participe à l’élaboration de deux traités de paix importants, l’armistice d’Ulm (1647) et du Traité de Westphalie qui met fin à la Guerre de Trente ans (1648).

Peu à peu, il s’oriente plus vers la littérature à Landshut, Amsberg et Neuburg où il eut un rôle déterminant dans les relations entre la famille régnante et les jésuites.

Il sombre dans l’oubli jusqu’à la fin du 18è siècle où il est redécouvert par Goethe, Schlegel et surtout Herder qui le traduit et diffuse son œuvre par ce biais.
Son œuvre marque l’apogée de la littérature néo-latine inspirée de l’Antiquité.

Aspects de son œuvre

Il s’essaye très tôt à la poésie et ce dans tous les genres antiques :

  • épopée comique,
  • tragédie biblique,
  • œuvres lyriques (1643 : publication du recueil d’odes Lyrica – odes poétiques, morales et politiques, personnelles
  • satyres
  • tragédies
  • œuvres élégiaques…

BALDÉ appelle aux armes, exhorte les hommes de prendre les armes… il  s’engage dans les luttes de son temps, défend les combats des Habsbourg, loue leurs victoires ou se fait l’écho des misères et des malheurs de la plèbe, des épidémies et des atrocités, satyres, œuvre élégiaque.

Urania Victrix est une des principales oeuvres élégiaques de Balde. Elle décrit le combat de l’Ame chrétienne contre les cinq sens. Uranie, une jeune fille incarnant l’âme chrétienne, une allégorie, parvient à vaincre les assauts de ses prétendants pour parvenir à l’élévation suprême, aux cieux.
Cette œuvre est récompensée par le pape Alexandre III (VII d’après Merklen). C’est donc le thème de l’Ame victorieuse, de la tentation des sens, que l’on retrouve aussi dans la Tentation de Saint-Antoine par exemple.
Cette œuvre aurait été interrompue par sa mort. Elle est composée de 1657 à 1663 ? 1668 ?
Dans son « art poétique », Baldé préconise et défend l’imitation des anciens additionnée à la nouveauté de l’inspiration (antiquitas et novitas).

Ce que je lui trouve de particulièrement intéressant humainement, c’est
Sa manière de louer les valeurs morales comme la sobriété, la modération et la constance.
Son insistance à poursuivre l’œuvre humaniste quand il stigmatise les vices que sont pour lui l’amour des richesses, la poursuite de faux biens, le narcissisme et la vanité, quand il critique de manière satirique les moeurs de son temps (thème important au 17è), cf. G. de la Tour

Cette volonté de rester dans le monde et de ne pas s’enfermer dans aucun dogme malgré sa rigueur : il refuse par exemple l’esprit stoïcien stricte malgré la droiture de son esprit car il revendique la sensibilité humaine et ses sentiments : s’irriter, s’émouvoir, rire et pleurer…

Andrée Thill (traductrice de BALDÉ, Centre d’études et de recherches rhénanes, UHA) :
« le poète a amassé une riche expérience des moeurs de l’époque…une somme rabelaisienne de connaissances livresques, « qui donne à son œuvre vie et saveur.

Elle décrit Jacob BALDÉ comme un personnage d’une sensibilité très vive, doté d’un esprit combatif, du goût de la morale, de l’amour de la nature et de beaucoup d’humour, animé d’un feu mystique.
Il aime, selon elle, les « allusions savantes », les « travestissements mythologiques », la « métaphore et l’allégorie », l’énigme.
Techniquement, Madame Thill décrit son style ainsi « force de l’expression, beauté des images, étonnante alliance des mots, maîtrise des rythmes… ».

Une autre source parle d’une oeuvre « mystique mais ouverte au monde », détenant une valeur documentaire sur la société de son temps. Elle décrit aussi sa « furie poétique » (l’inspiration), sa verve à associer modernité et tradition dans une même œuvre, de même qu’il associe mythologie antique et symbolisme chrétien.

Maître dans l’art des disciplines antiques (rhétorique, grammaire, philosophie…), son esprit est particulièrement curieux et ouvert, instruit et cultivé, fin dans l’observation et judicieux dans les valeurs qu’il défend ?

Madame le Professeur Andrée Thill a présentée ses recherches aux membres du Rotary Club d’Ensisheim qui a pour Club contact celui de Neuburg an der Donau.

A l’occasion du 25 anniversaire du RC d’Ensisheim en 2007, le Président  A. BERGMANN du RC Neuburg/Donau a offert le beau livre

source: Jacob Baldé (1604- 1668) « im kulturellen Kontext seiner Epoche ». Zur 400. Wiederkehr seines Geburtstages.
crédit photo: www.pfalz-neuburg-bibliographie.geschichte.lmu.de/c9d.html ; This image is in the public domain because its copyright has expired.